Primus - Les Claypool

 

PRIMUS

INTERVIEW AVEC LES CLAYPOOL

19 SEPTEMBRE 2011 PAR TELEPHONE

 

 

 

 

 

2 mois : c’est le temps qu’il m'aura fallu pour coincer Les Claypool au téléphone. Mais
Primus sortant son premier album depuis 12 ans, comment ne pas persévérer devant une si
rare opportunité ? Car ce n’est pas tous les jours que l’on a l’occasion de s’entretenir avec
un musicien extra-terrestre de la trempe de Les Claypool, cet homme vert qui joue de sa
basse comme personne et qui nous a expliqué avec une certaine bonne humeur les raisons de
cette longue attente, le retour du batteur Jay Lane, la création de ce nouvel opus Green
Naugahyde ainsi que tout un tas d’autres choses !  

Malgré plusieurs tentatives de comeback lors de la décennie écoulée, il aura
fallu attendre 12 ans pour avoir un nouvel album de Primus avec Green Naugahyde.
Pourquoi ?

Les Claypool (basse, chant) : Tout simplement parce qu’il nous fallait ressentir le besoin et
l’envie de faire un nouvel opus, hors il n’y avait plus aucune créativité au sein de Primus
pendant la dernière décennie. Nous ne parvenions à rien et il était hors de question de nous
forcer. Personnellement, j’ai été très actif pendant ces 10 dernières années, et je n’ai pas arrêté
de publier des disques avec mes différents projets parallèles ou mes albums solo. Je me suis
vraiment concentré là-dessus toutes ces dernières années en fait, et cela m’a considérablement
aidé à me sentir revigoré une fois de retour dans le monde de Primus.  
   
Toutefois, lors de votre premier retour, vous avez sorti en 2003 l’Ep Animals Should Not Try
To Act Like People sous le line-up classique avec Tim « Herb » Alexander à la batterie. Etait-
ce clair à l’époque qu’il s’agirait d’une expérience brève ou comptiez-vous revenir pour de
bon ?

Ce n’était pas censé se dérouler de la sorte, mais effectivement cet Ep fût un one shot, car
l’enthousiasme n’était malheureusement pas au rendez-vous pour continuer sérieusement
l’aventure. Une fois l’Ep disponible, nous sommes partis en tournée et nous nous sommes
quand même bien amusés, mais il n’y avait pas suffisamment d’élan créatif pour chacun d’entre
nous afin de justifier un retour à temps plein de Primus.
  
Primus est donc désormais de retour avec un nouvel opus, mais ni Tim « Herb » Alexander,
ni Bryan « Brain » Mantia ne sont derrière les fûts. N’étaient-ils plus intéressés par Primus ?

Il n’y avait clairement plus aucun flux créatif avec ces 2 batteurs. « Brain » nous a quitté il y a
déjà longtemps (ndlr : pour rejoindre Guns N’Roses à l’époque), quant à « Herb », lorsque nous
avons rejoué avec lui en 2003 et 2006, cela tenait plus de la nostalgie que d’une quelconque
envie de créer quelque chose de nouveau. Lorsque nous avons commencé à discuter d’un
nouveau retour de Primus, nous avons alors opté pour revenir avec Jay Lane, car ce dernier est
le batteur original de Primus, même s’il n’avait jusque là enregistré aucun disque avec nous. Jay
avait quitté Primus 1 mois avant l’enregistrement de notre premier opus Suck On This (1989), et
la plupart des parties de batterie sur nos 2 premiers albums sont l’œuvre de Jay Lane. Lorsqu’il
nous a rejoints, nous avons jammé sur « Pudding Time », et avec Larry « Ler » Lalonde nous
nous sommes alors regardé en éclatant de rire, tellement ça sonnait bien de jouer « Pudding
Time » avec Jay Lane, lui qui en était le batteur d’origine. Nous avons alors réalisés qu’il y avait
une bonne alchimie entre nous 3 et qu’il serait bon d’en faire quelque chose ! Nous sommes
donc partis en tournée et nous avons ensuite mis en boite Green Naugahyde !

Etait-ce un choix évident de revenir avec Jay Lane, lui qui avait justement quitté le navire
sans enregistrer le moindre disque de Primus ?

Jay Lane a toujours été mon premier choix à la batterie. Il a d’ailleurs joué sur beaucoup de mes
différents projets. C’est lui qui tient la batterie sur les disques de Sausage, Les Claypool And The
Holy Mackerel ainsi que ceux de Les Claypool Frog Brigade. En tant que batteur moi-même, j’ai
toujours considéré Jay Lane comme mon héro et je l’ai toujours impliqué dans le plus grand
nombre de mes projets. Jay Lane et Stewart Copeland (The Police) sont les 2 batteurs avec qui
j’aime le plus jouer dans le monde ! J’étais très enthousiaste lorsque j’ai su qu’il serait disponible
pour remettre le couvert avec Primus !

Te souviens-tu pourquoi il avait quitté Primus en 1988 ?

Il nous avait quitté à l’époque car il jouait également au sein de The Freaky Executives qui avait
décroché un contrat avec Warner Bros Records. Primus était alors uniquement populaire dans
certains clubs de San Francisco et nous n’avions pas le moindre contrat avec un label et encore
moins avec une major. L’opportunité s’était présentée à lui, il devait faire un choix entre les 2
groupes. Malheureusement il n’a pas fait le bon, car comme beaucoup d’autres formations,  The
Freaky Executives s’est retrouvé noyé dans l’immense catalogue de la major et n’a jamais rien
fait de concret.

Jay Lane et Larry « Ler » Lalonde n’avaient jamais joué ensemble jusque là. Ont-ils trouvé
des repères rapidement ?

Vous savez, une bonne alchimie est une bonne alchimie. Si vous mettez autour d’une table des
personnes, peu importe qu’elles se connaissaient ou pas avant, si elles ont une bonne alchimie,
alors la conversation deviendra intéressante. Il en va de même en musique. Puis il est aisé de
jouer avec Jay Lane car c’est un mec positif et qui possède une oreille incroyable. Je n’ai jamais
vu un batteur avec une meilleure oreille que la sienne. Il entend tous les détails et réagit à chacun
d’entre eux. C’est quelque chose de très motivant pour « Ler » car auparavant il devait essayer
de se frayer un chemin tant bien que mal entre ce que moi et le batteur étions en train de jouer
(rires). L’équilibre est désormais différent, car Jay écoute ce que « Ler » joue, et au lieu de le
bouffer, il soutient et complète son jeu.

En tout cas, Jay est un batteur très original doté d’un jeu de cymbale, et notamment de
charley,  incroyable…

Il est phénoménal ! J’ai joué avec la plupart des meilleurs batteurs contemporains de la planète
et sincèrement Jay est celui que je préfère d’entre tous !

Pendant que Primus était au repos, tu as été évidemment très occupé par tous tes différents
projets. Mais que faisait « Ler » pendant tout ce temps ?

« Ler » a joué avec pas mal de différentes personnes et il a surtout bossé sur des projets tels que
des musiques de jeu vidéo et plein d’autres trucs dans le même genre.    

Au départ, lorsque tu évoquais l’élaboration de Green Naugahyde, tu disais que cet album
allait marquer un retour au son de Frizzle Fry (1990). Mais personnellement nous ne
trouvons pas que ce soit le cas, Green Naugahyde sonnant davantage comme une suite
logique de ce que tu as fait lors de ces 10 dernières années. Qu’en penses-tu aujourd’hui ?

Je pense effectivement que Green Naugahyde ne sonne pas exactement comme Frizzle Fry, et
d’ailleurs je n’ai jamais enregistré un disque qui sonne de la même manière qu’un autre. Mais le
feeling de Green Naugahyde me rappelle celui de Frizzle Fry, surtout à cause des parties de
batterie de Jay Lane, qui comme je l’ai dit plus tôt a écrit celles de Frizzle Fry. Le jeu de batterie
sur ces 2 albums est bien plus concentré sur le charley, une qualité de Jay que tu as remarqué, et
sur un groove plus sautillant en comparaison avec les « marches » (ndlr : dans le sens militaire
du terme) rock que nous avions avec Tim. Mais je ressens également l’ambiance du Brown
Album (1997), avec des sons plus sombres et « Ler » qui fait un peu de skanking (terme que
Claypool utilise pour désigner les parties de guitare ska et reggae), ce qui était une marque de
fabrique du Brown Album. Mais je suis totalement d’accord pour dire que Green Naugahyde
sonne davantage comme la suite logique de notre carrière.

« Hennepin Crawler » possède un groove aussi dingue que diabolique. Peux-tu nous parler de
la genèse de ce titre ?

De tous les titres de Green Naugahyde, « Hennepin Crawler » fût le plus spontané. Ce morceau
est simplement venu d’une jam où je jouais ce riff de basse avant que Jay et « Ler » ne me
rejoignent et que cela fasse « Boom » ! Nous venions de créer ce groove, et mis à part les
paroles et les arrangements que je lui ai ensuite rajoutés, je pense que « Hennepin Crawler » est
le seul titre de l’album qui a entièrement découlé d’une simple jam que nous avons édité en
chanson.

Tu utilises sur « Tragedy’s A Comin’ » cet effet de basse délirant, que nous avions déjà
entendu dans ta carrière solo, mais c’est une première chez Primus. D’où vient ce son ?

C’est juste une enveloppe sonore que j’applique sur une drôle de basse que j’utilise. C’est assez
marrant en fait, car au départ quelqu’un m’a donné cette basse acoustique dobro (ndlr :
instrument à résonateur) sur laquelle j’ai rajouté un micro électrique et en y appliquant cette
enveloppe sonore, j’obtiens ce son si particulier. J’ai commencé à m’en servir sur mon dernier
album solo et j’ai adoré ce son ! Pourtant, cette combinaison est tout sauf un instrument
onéreux. Mais il a un son tellement unique, que je le trouve génial ! Je me sers également de
cette basse sur « Lee Van Cleef » et « Last Salmon Man ». Elle sonne un peu de façon
caoutchouteuse et j’adore ça !

« Jilly’s On Smack » est une chanson vraiment sombre qui dénote du reste de Green
Naugahyde…

Cette chanson est née d’un riff de « Ler ». La partie de guitare qui se répète beaucoup dans le
titre. Nous avons construit ce morceau à parti de ce riff, puis j’ai alors jeté un œil dans mes notes
où j’ai retrouvé cette phrase : « Jilly’s on Smack and she won’t be coming back for the
holidays » (ndlr : Jilly est accroc à l’héroïne et elle ne reviendra pas pour les vacances). Ca parle
en fait d’une amie à nous qui est tombé dans l’héroïne et que nous n’avons plus jamais revue
ensuite. Entre le riff de « Ler » et cette phrase, nous tenions les bases de cette chanson et j’ai
ensuite rajouté la partie du milieu. C’est drôle, car ma femme adore « Jilly’s On Smack » mais
les paroles la rendent triste (rire hilare). Elle trouve la musique superbe et les paroles
déprimantes, mais c’est ainsi et c’est très bien comme ça ! Ce titre évoque le fait d’observer
l’addiction à l’héroïne vu de la perspective d’une famille.    

Vous jouiez « Jilly’s On Smack » tous les soirs lors de votre tournée européenne cet été.
N’est-ce pas déprimant pour vous ?

C’est tout l’inverse en fait ! « Jilly’s On Smack » est un titre extraordinairement fun à jouer !
C’est sombre, bizarre, mais il y a une certaine beauté là dedans. C’est drôle, car c’est la première
fois depuis des lustres, et je compte là dedans tous mes projets, que nous jouons autant de
chansons de notre nouvel album, alors que ce dernier n’était même pas sorti. D’habitude, même
si tu as toujours envie de jouer le maximum de nouvelles chansons, tu finis la plupart du temps
par jouer seulement 3 ou 4 nouveautés en tournée. Au moment où nous parlons, il n’y a que 3
titres de Green Naugahyde que nous n’avons pas encore joué live, et je pense que sur la
prochaine tournée, nous en aurons interprété l’intégralité en concert. C’est quelque chose que
nous n’avons jamais fait auparavant, mis à part à l’époque de Frizzle Fry, dont nous avions déjà
joué toutes les chansons en club avant de l’enregistrer vu qu’il s’agit de notre premier album !

En parlant de cette tournée européenne, ce fût la première de Primus sur le vieux continent
depuis 1998. Comment expliques-tu cette longue attente ?

Pendant ces 10 dernières années je me suis assuré de rester le plus proche possible de ma
maison car je ne voulais pas rater la croissance de mes enfants. J’ai alors décidé de ne jamais
partir en tournée plus de 3 semaines d’affilée car je ne voulais pas m’éloigner de mes enfants
plus de 3 semaines d’un coup. L’Europe a donc cessé automatiquement de faire parti de
l’équation (rire hilare) car en tout franchise, si tu pars en tournée en Europe pour moins de 3
semaines, tu perds de l’argent. C’est une réalité. Aujourd’hui c’est différent car mes enfants ont
grandi. Je suis retourné en Europe l’année dernière avec mon groupe solo et ça s’est tellement
bien passé que je me suis dit qu’il fallait que l’on revienne avec Primus. C’était bon de revenir
ici (ndlr : tournée sold out) et nous allons d’ailleurs vous rendre visite à nouveau au début du
printemps 2012.        

Sur votre tournée américaine qui débute cette semaine, vous allez donner des concerts type
« An Evening With Primus » avec 2 sets entiers chaque soir. Allons-nous recevoir le même
traitement en Europe au printemps 2012 ?

Je n’en sais encore rien. Nous partons jeudi 23 septembre en tournée et nous allons voir
comment ça se passe ici aux Etats-Unis. Mais vu que nous n’avons jamais proposé ce format en
Europe, j’imagine qu’il serait intéressant de le faire ! C’est d’une grande probabilité en tout cas !

Pour rester sur les concerts, vous écartez toujours l’album Antipop (1999) de vos setlists.
Est-ce un album que tu n’aimes pas ?

Il nous arrive quand même de jouer « Coattails Of A Dead Man » de temps en temps mais
Antipop ne me rappelle pas de bons souvenirs. Ce fût un album très difficile à mettre en boite,
notamment car plus personne ne s’entendait au sein de Primus. Ce disque est assez décousu et à
l’époque les maisons de disque commençaient à devenir sceptiques sur tout un tas de trucs.
C’était vraiment une mauvaise période pour nous. J’ai beau réfléchir, Antipop ne m’évoque pas
grand-chose de positif, du coup il est vrai qu’il est écarté lors de nos concerts. Je peux affirmer
clairement qu’il s’agit du disque de Primus que j’aime le moins. Mais il y a au moins une chose
géniale qui est arrivée grâce à Antipop : ma rencontre avec Stewart Copeland, qui est aujourd’hui
un de mes meilleurs amis et un de mes 2 batteurs favoris, et s’il n’avait pas coproduit Antipop
(ndlr : avec Tom Morello, Tom Waits, Fred Durst et Matt Stone), je ne l’aurais peut être jamais
rencontré.

En parlant de Stewart Copeland, penses-tu qu’Oysterhead puisse nous offrir un jour un
second album après l’excellent The Grand Pecking Order qui est sorti il y a déjà 10 ans ?

Nous en avons déjà parlé à vrai dire mais ça dépend surtout de notre capacité à accorder nos
emplois du temps respectifs. 

Penses-tu te consacrer à nouveau quasi-intégralement à Primus, comme lors des années 90,
ou souhaites-tu toujours t’exprimer à travers moult projets parallèles ?

Je pense que je continuerai toujours de jouer avec ma formation solo, car j’adore ce que nous
faisons avec tous nos instruments différents, comme le violoncelle ou le vibraphone. Comme je
viens de le dire, il est possible qu’Oysterhead repointe un jour le bout de son nez, et je parle
également de refaire quelque chose avec Adrian Belew (King Crimson). Il suffit juste de trouver
le bon moment. Ce qui est sur en revanche, c’est que je vais consacrer tout mon temps jusque
fin 2012 à Primus. Mais je ne veux plus revivre ce qui nous est arrivé pendant les années 90. Je
ne souhaite plus redonner tout mon temps à Primus de façon à ce que nous finissions tous par
nous détester et être lassé par notre musique. Parfois il faut savoir s’éloigner afin de s’insuffler
un regain de fraicheur. Regardez un groupe comme Tool, ils sortent un disque tous les 5 ans et
ça semble leur donner un rythme confortable. Tout ce que je sais, c’est que nous sommes tous
excités dans Primus aujourd’hui, et nous continuerons jusqu’à ce que ce ne soit plus le cas.
Alors, nous ferons une pause pour recharger nos batteries et nous reviendrons à nouveau.

Une question banale pour finir mais que j’ai toujours souhaité te poser compte tenu de ton
jeu de basse hors du commun : quelles ont été tes influences principales au départ ?

Pendant beaucoup d’années je me suis mis à fond sur tous les grands bassistes comme Larry
Graham, Louis Johnson, Stanley Clarke, Geddy Lee. Puis j’ai découvert le tapping en écoutant
Tony Levin et pendant un bon moment je voulais jouer comme lui, même si je ne voulais pas
utiliser le Chapman Stick car cet instrument me faisait peur (rires). Mais je n’écoute plus depuis
longtemps de la musique faite pour les bassistes. En fait je ne pense même pas utiliser ma basse
en tant que telle. Je me sers de mon instrument comme d’un crayon qui me permet de dessiner
les images musicales que j’ai dans la tête. Je joue beaucoup d’autres instruments comme la
guitare et la trompète par exemple, et quelque soit l’instrument, c’est le même son dans ma tête
et j’essaie simplement de le sortir de la meilleure des manières. Je n’utilise vraiment pas ma
basse comme un bassiste conventionnel. Ma basse est en fait mon moyen de communication,
plus qu’un instrument traditionnel. En revanche si je devais jouer avec un orchestre, alors je me
comporterai en bassiste, en soutenant les autres musiciens en retrait.

J’ai toujours pensé que « Elephant Talk » de King Crimson avait servi de base au style de
Primus. Qu’en penses-tu ?

Je ne sais pas si cette chanson en particulier nous a servi de base pour créer Primus, mais il est
clair qu’à l’époque nous étions tous fans de cette incarnation de King Crimson et Tony Levin,
Adrian Belew, Robert Fripp et Bill Bruford comptaient parmi nos plus grandes influences. Tony
Levin encore plus d’ailleurs, car à mon sens il est le meilleur bassiste du monde et celui qui joue
avec le plus de goût !

close
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